02 février 2009
Faut-il craindre l’armée russe ?
Des généraux russes ont annoncé, sous couvert d’anonymat, la suspension du déploiement des missiles Iskander dans la région de Kaliningrad, à condition que les Etats-Unis renoncent à l’implantation d’éléments de l’ABM en Europe, indiquaient jeudi dernier les quotidiens Nezavissimaïa gazeta et Gazeta.ru.. Aussitôt les medias occidentaux n’ont pas tari d’éloges sur la volonté de paix des dirigeants russes. Pourtant, le président Dmitri Medvedev avait bien annoncé officiellement, le 5 Novembre dernier (moins de 24 heures après l’élection de Barak Obama), que des missiles Iskander-M pourraient être déployé à Kaliningrad en réponse à l’installation du système A.B.M. en Pologne et en République Tchèque.
Que signifie ce revirement possible ? Quel est le risque réel présenté par l’armée russe ? Voici mon analyse personnelle.
Tout d’abord, qu’est-ce qu’un Iskander ? C’est un missile balistique de théâtre mobile, de courte portée, en principe équipé de têtes conventionnelles (cf. photo ci-dessous). Son but est de neutraliser des objectifs fixes ou mobiles de faible surface, comme des armes hostiles, des armes de défense anti-aérienne, des PC, des centres de transmissions ou encore des concentrations de troupes. Il en existe deux versions ; une pour l’armée russe, l’Iskander-M d’une portée de 400 km, pouvant être étendue à 500 km ; l’autre destinée à l’exportation (le Belarus et la Syrie sont intéressés), d’une portée d’environ 280 km, l’Iskander-E. La Russie prévoit d’équiper cinq brigades d’Iskander-M d’ici 2016.
« Prévoit »…… car (et c’est même l’agence officielle RIA-Novosti qui l’écrit), à ce jour, (je cite) « aucun plan de déploiement des missiles Iskander n’a été approuvé, et les missiles eux-mêmes n’existent d’ailleurs pas. On promet de les mettre en dotation depuis plusieurs années déjà, mais aucune information concernant le lancement de leur fabrication n’a encore été diffusée. Ces missiles devront être fabriqués par la même entreprise qui n’arrive aujourd’hui à produire que 5 ou 6 missiles intercontinentaux Topol. Celle-ci peinera à augmenter ses capacités de production, car l’année prochaine, elle pourrait être chargée également de la fabrication du missile Boulava ».
Si l’on excepte donc les missiles, en devenir, quelle est la valeur aujourd’hui l’armée russe ?
Vue de Russie, la guerre contre la Géorgie en Aout a permis, outre de refroidir l’ardeur des Occidentaux à accueillir la Géorgie (et l’Ukraine) dans l’OTAN, de fouetter – à peu de frais - la fierté des généraux russes, lassés d’être « humiliés ». Si la 58ème Armée russe du Caucase, professionnalisée et déjà aguerrie par des années de guerre en Tchétchénie, a été si rapidement à pied d’œuvre, c’est qu’elle sortait, quel hasard, de l’exercice « Kavkaz-2008 » (début Juillet 2008) dont le scénario comportait une percée vers une ville qui aurait pu être Tbilissi. Par ailleurs, le scenario de l’attaque avait été répété lors de l’exercice d’état-major « Rubej-2008 » (fin Juillet 2008). Il faut être naïf ou de mauvaise foi pour croire que les « forces de paix russes » (sic) n’ont fait que réagir à l’ « agression » (re-sic) géorgienne……
Mais aussi, dans cette guerre, la disproportion des forces a été énorme. La région militaire du Nord-Caucase russe regroupe environ de 200 à 250 000 hommes, issus de tous les ministères et structures de forces. En face, l’armée de terre géorgienne ne dépassait probablement pas 19 à 20 000 hommes, sa seule brigade professionnalisée étant de plus, au début de la guerre, en Irak.
Cette guerre, bien que préparée depuis longtemps par l’armée russe, a toutefois aussi révélé ses profondes carences. Pour les spécialistes, la guerre a en effet mis en évidence la vétusté récurrente des armements russes (notamment l’absence de moyens de transmission et de vision nocturne) et la tactique de combat héritée de l’époque soviétique, ne laissant pratiquement aucune initiative aux commandants des troupes sur le terrain. (1)
Mais surtout, c’est la qualité des personnels qui semble toujours laisser à désirer. Il n’est un secret pour personne que la majeure partie des appelés veulent éviter la conscription, en raison notamment de la « diedovchina », ce bizutage violent élevé au rang de fait de société. En outre, un adjoint du Ministre de la défense, le général Pusanov, a été direct. "C’est vraiment triste, mais la majorité de nos garçons viennent des couches sociales les plus basses {…}. Les autres s’arrangent pour échapper à leurs obligations militaires par tous les moyens possibles", justifiait-il. "Malheureusement, il n’a guère plus de 10% des appelés qui ont les qualités physiques et morales pour remplir normalement leurs obligations militaires", concluait-il.
En 2008, 471 militaires russes sont morts, dont 231 se sont suicidés, a indiqué récemment le ministère de la Défense, cité par l'agence officielle RIA Novosti. C’est dans les deux cas plus qu’en 2007. En outre, en ce moment, une étrange épidémie de pneumonie touche, quasi simultanément, des centaines de soldats aux antipodes du pays : en Sibérie et … à Kaliningrad. Un appelé, diplômé en droit, en est mort. Une des raisons non officielles pourrait être que les Officiers, dont la carrière stagne depuis 10 ou 20 ans, se vengeraient sur les appelés dont le service a été réduit en 2008 de deux à un an, réservant les traitements les plus durs aux « instruits », à savoir les étudiants.
Mais si, finalement, la raison principale de ce revirement russe était ailleurs. « La crise économique commence tout simplement à influer sur la rhétorique politique de Moscou », indique Nikolaï Zlobine, directeur des programmes russes et asiatiques de l’Institut de la sécurité mondiale de Washington. En effet, avec un rouble en chute libre, qui vient de connaitre sa 22ème ou 23ème dévaluation en deux mois, et un pétrole qui est passe de 150 US$ le baril l’été dernier a moins de 50 US$ actuellement, la Russie n’a peut-être plus les moyens de ses ambitions. Tout comme l’URSS de la fin des années 80 qui n’avait pas réussi à suivre économiquement le défi lancé par Ronald Reagan avec son « initiative de défense stratégique », autrement dit la guerre des étoiles. Or, compte tenu de la logique de la course aux armements, cette étape Iskander vs. ABM de la confrontation ne serait pas la dernière, et elle entraînerait de nombreuses autres "mesures et contre-mesures", lourdes à assumer financièrement.
Aujourd’hui, le destin de la nouvelle course aux armements dépend sans doute pour beaucoup de la position de la nouvelle administration américaine. Laquelle ferait bien de se méfier d’être trop complaisante. « L’armée russe, la puissance en haillons », comme disait Laure Mandeville en 1999, avant l’ère Poutine ? Méfions-nous pourtant de l’attitude ambivalente de la population russe face à son armée: d’un côté rejet massif du service obligatoire par la jeunesse et la crise actuelle du recrutement militaire, mais de l’autre une large imprégnation des valeurs et pratiques militaires de la société. Surtout quand ses « chers leaders » lui font croire qu’elle est en permanence menacée par des ennemis aussi redoutables que la Géorgie ou l’Estonie !
(1) En ce qui concerne les conséquences stratégiques et géopolitiques de la guerre russo-géorgienne, on lira avec intérêt l’analyse de Michel GUENEC, chercheur à l’Institut Français de Géopolitique : http://www.scribd.com/doc/8576194/Guerre-Russo-Georgienne
11:39 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : russie, armee, georgie, abm, iskander











Commentaires
Une piece a verser au dossier.
La Russie vient d'annoncer qu'elle allait amenager en Abkhazie une base aerienne et une base navale, celle-ci destinee sans doute a accueillir la flotte de la Mer Noire, actuellement basee a Sebastopol (Ukraine), dont le bail expire en 2017.
On se rappellera qu'aux yeux de la loi internationale, l'Abkhazie et l'Ossetie du Sud sont toujours des territoires georgiens, car reconnues a ce jour par les seuls Russie et Venezuela (et le Hamas!).
Ecrit par : Gilles | 03 février 2009
"Si des éléments du bouclier antimissile américain ne sont pas déployés en Pologne et en République tchèque, la Russie n'installera pas de missiles Iskander à Kaliningrad"a declare ce vendredi 6 Fevrier a Munich le vice-Premier Ministre russe Sergueï Ivanov.
Autrement dit, si les Americains n'installent pas leur bouclier, nous n'installerons pas notre attaque. Info ou intox ?
Ecrit par : Gilles | 07 février 2009
"Je ne crois pas que la Russie d'aujourd'hui soit une menace militaire pour l'Union européenne et pour l'OTAN", a affirmé samedi le Président Nicolas Sarkozy à Munich.
Puisqu'il le dit ......
Mais rappelons qu'une menace peut ne pas être militaire.
Ecrit par : Gilles | 09 février 2009
Une menace énergétique ?
Ecrit par : Francois | 09 février 2009
Par exemple. Ou l'utilisation (voire la provocation) de troubles sociaux.
Le but final étant d'installer un gouvernement plus docile vis-à-vis de la Russie. On sait qu'en Lituanie des hommes politiques ont des liens très étroits avec la Russie et ont déjà eu des ennuis à cause de ça, mais sont toujours dans le jeu politique.
Ecrit par : Gilles | 09 février 2009
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